Derain, Balthus, Giacometti, une amitié artistique

Cet été, le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris propose une exposition originale autour de trois artistes : André Derain, Balthus, et Alberto Giacometti, réunis par une amitié et la passion de l’art. Ce n’est donc pas une simple rétrospective qui est ici menée – expositions que je trouve malheureusement  trop fréquentes au détriment d’expositions plus conceptuelles et thématiques – mais une rencontre avec un groupe d’amis dont les œuvres se répondent et communiquent, font écho à l’esthétique des années 1920-1930 à Paris.

Il ne s’agit pas non plus d’une exposition visant à présenter un courant ou une école, comme le souligne Fabrice Hergott, directeur du MAMVP. C’est une véritable expérience humaine que j’ai pu vivre par cette exposition, comme une rencontre avec un groupe d’amis qui vous convie au Café du Dôme à Montparnasse, éminent lieu des rencontres entre artistes de l’époque et à l’origine de nombreuses collaborations et amitiés artistiques.

Malgré les différences d’âges qui séparent les artistes, ceux-ci échangeaient, s’admiraient et s’inspiraient mutuellement. L’exposition montre bien la connaissance de ces artistes d’un héritage artistique passé, mais aussi des enjeux qui leur étaient contemporains en vertu des courants d’avant-garde tels que le surréalisme, le cubisme et le retour au réalisme. L’exposition se déploie sur 9 salles thématiques.

La première salle est surprenante et présente la juste connaissance de l’histoire de l’art par Derain, Giacometti et Balthus. On peut y voir des toiles étonnantes reprenant d’illustres tableaux de Piero della Francesca, ou bien de Pieter Brueghel l’Ancien.

Les salles qui suivent présentent tantôt des sujets d’inspiration communs aux trois amis, tantôt des approches réciproques des œuvres de chacun. J’ai beaucoup apprécié que cette exposition révèle l’impossibilité de « classer », de rattacher ces artistes à un courant en particulier, et nous évoque avec beaucoup de sensibilité le questionnement perpétuel de ceux-ci face à leur art.

Photographie personnelle de l’exposition

 

En ce qui concerne André Derain (1880 – 1954), le visiteur ne doit pas s’attendre à rencontrer les tableaux colorés caractéristiques qui ont valu au peintre d’être considéré comme le père du fauvisme. Il s’agit ici de montrer la peinture d’entre-deux guerres qui présente des tons beaucoup plus terreux, des atmosphères sérieuses, où la lumière souligne les traits de figures surprenantes de modernité. Ceci est notamment le cas pour l’œuvre Jeune femme pelant une pomme de 1938-39.

Photographie personnelle

Le fond ocre foncé concorde  sensiblement avec le vêtement qui revêt le personnage. La teinte est en ton sur ton avec le brun sombre de la table, de la chaise et de la cruche, mais aussi avec la chevelure et les yeux de la jeune femme. Le visage de la jeune femme est de couleur chair claire, en écho à la couleur des pommes. On peut donc noter l’absence de couleurs vives, qui ôte la vie de ce portrait, le rapprochant davantage d’une nature morte, et s’impose en stigmate de la Première guerre mondiale. Le visage toutefois, est étonnamment actuel, et je pense que l’on pourrait presque y reconnaître une ressemblance avec une personne de notre entourage d’aujourd’hui – ou bien cela viendrait-il du génie de Derain de toujours donner l’impression que son œuvre nous est familière.

Les œuvres d’Alberto Giacometti (1901 – 1966) présentées par cette exposition révèlent le talent de l’artiste dans différentes techniques, telles que la sculpture pour laquelle il est principalement connu, mais aussi la peinture et même le relief, notamment avec l’œuvre Vue d’atelier de 1936-1939. On peut observer au fil des salles la récurrence de sujets majeurs de l’œuvre de Giacometti, notamment Isabel, qui fût son principal modèle pour des têtes sculptées entre 1936 et 1946, mais qu’il continua à peindre jusqu’en 1950, bien que leur relation amoureuse eût pris fin. On peut voir aussi dès la première salle des réalisations de Giacometti concernant son père. J’ai apprécié que la peinture Le Père de l’artiste datée vers 1932 soit exposée aux côtés des sculptures Tête du père et Tête du père II de 1927.

Photographie personnelle, Le Père de l’artiste, 1932

Source image ©Artnet, Tête du père II, 1927

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’apposition de ces œuvres permet d’appréhender avec sensibilité la vision, l’image que le jeune Giacometti avait de la figure de son père, le peintre Giovanni Giacometti. Enfin, une œuvre majeure de l’artiste est également présente : L’Objet invisible de 1934, évoquant à la fois la maternité et la création humaine, ainsi que la création artistique entre présence et absence.

Balthus, de son vrai nom Balthasar Klossowski de Rola (1908-2001) s’illustre davantage dans l’exposition par le portrait, thématique importante de l’exposition. Né d’une mère peintre et d’un père historien d’art, il est aussi fortement inspiré par le poète Rainer Maria Rilke, compagnon de sa mère après la séparation de ses parents, notamment autour des thèmes du jeu des enfants dans le jardin du Luxembourg, du cerceau, de la balle. Balthus et Giacometti étaient particulièrement proches, malgré leurs différences de caractères et de pratiques artistiques. On peut à nouveau observer dans sa peinture le recourt à des couleurs ternes, que nous avions notifié chez Derain. Les portraits réalisés par Balthus conjuguent également des lignes géométriques relativement raides, à un réalisme des traits des figures représentées. On peut le noter pour le portrait de son ami, André Derain, huile sur toile de 1936.

Source image ©EPPH, Portrait d’André Derain, 1936

Le thème des enfants occupés à leurs loisirs est également illustré par deux œuvres notables : Les Enfants Hubert et Thérèse Blanchard de 1937 et Le Salon II de 1942. La raideur des gestes des enfants contrastent avec l’alanguissement de la petite fille assoupie et le calme d’une pièce peu éclairée.

 

Source image ©Pinterest, Les Enfants Hubert et Thérèse Blanchard, 1937

 

Source image ©mydailyartdisplay.wordpress, Salon II, 1942

 

D’autres salles présentent aussi le thème du paysage, des natures mortes, et aussi celui du théâtre, des costumes, masques, et des décors, principalement autour de Derain, qui en réalisa près d’une vingtaine entre 1919 et 1953, et Balthus, qui en compte six entre 1934 et 1960. Giacometti n’est pas beaucoup représenté dans cette thématique, car il ne compte qu’un seul projet abandonné en 1932 et une réalisation mineure en 1961. Toutefois, les artistes partagent un intérêt pour cet art du spectacle et y prennent part à leur mesure. La thématique du rêve, commune aux trois artistes, est également abordée au travers notamment de représentations de nus féminins, du plus réaliste, comme le Nu au chat d’André Derain de 1936-1938, au plus évocateur, avec l’œuvre Femme couchée qui rêve, sculpture de Giacometti de 1929.

Photographie personnelle, André Derain, Nu au chat, 1936-38

Source image ©owl-ge.ch, Alberto Giacometti, Femme couchée qui rêve, 1929

Enfin, la thématique de l’atelier est évoquée au travers de photographies, de portraits peints et de documents d’archives.

Une des particularités de cette exposition est de bousculer les habitudes du visiteur averti qui découvre les sculptures de Derain, peu connues, proches d’une inspiration cubiste et primitiviste. Les peintures de Giacometti y sont également très bien représentées, ce qui empêche une appréhension trop schématique de l’exposition selon laquelle il nous serait donné à voir deux peintres (Derain et Balthus) et leur ami sculpteur (Giacometti). À nouveau, l’exposition décolle les étiquettes et les a priori, et nous montre des artistes complets, à la fois intellectuels, peintres, sculpteurs, et avant tout amis.

Enfin, je confirme à nouveau le confort proposé par le MAMVP en ce qui concerne la scénographie, que j’avais déjà pu observer lors de précédentes expositions, comme « Albert Marquet. Peintre du temps suspendu » de 2016 (article sur le blog). Les espaces vastes et clairs permettent une très bonne visibilité des œuvres, l’éclairage est soigné et je n’ai observé aucun reflet gênant sur les œuvres. Certains pans de murs sont peints en vert-d’eau, ce qui apporte un fond coloré visant à mettre en valeur spécifiquement certaines œuvres et à casser la froideur (discutable certes) du « white cube ».

Je vous invite à découvrir cette exposition enrichissante, surprenante, et à faire cette rencontre avec ces trois artistes à la fois si différents et semblables.

 

Sandrine Thomas

 

Exposition  Derain, Balthus, Giacometti, une amitié artistique , au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris (11 avenue du Président Wilson, 75116 Paris), du 2 juin au 29 octobre 2017. Commissaire de l’exposition : Jacqueline Munck. Ouverture du mardi au dimanche de 10h à 18h, nocturne le jeudi jusqu’à 22h pour les expositions temporaires.

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